Le 1er juin 2026, le sommet Choose France a battu son record au Château de Versailles, 93 milliards d’euros d’investissements étrangers, 71 projets et plus de 15 000 emplois annoncés. Plus de 90 % de cette cuvée part vers l’infrastructure d’IA et le cloud souverain. Pour les directions commerciales et marketing B2B, ce sommet dessine la carte des budgets IT qui vont se déployer en France d’ici 2031.
Ce qu’il faut retenir
- 93 Md€ annoncés sur 71 projets, soit plus que les huit éditions précédentes cumulées (environ 87 Md€).
- L’infrastructure d’IA capte la quasi-totalité du montant : SoftBank (jusqu’à 75 Md€), Brookfield, MGX et Ardian se partagent la construction des futurs data centers.
- Côté logiciel B2B : Salesforce (+2 Md$), Databricks (+300 M$) et HPE/Nvidia (350 M€) installent des piles « souveraines » prêtes pour les appels d’offres des secteurs régulés.
- Le baromètre EY place la France n°1 en Europe pour la 7e année, mais avec un recul de 17 % des projets et une prudence record des dirigeants étrangers.
- Attention au décalage annonce/réalité : les 75 Md€ de SoftBank sont un plafond, l’engagement ferme porte sur 45 Md€.
Sommaire
Une édition record qui éclipse les précédentes
Le saut quantitatif est brutal. Le sommet passe de 15 Md€ en 2024 (56 projets, 10 000 emplois) à 40,8 Md€ en 2025 (53 projets, 13 000 emplois), puis à 93 Md€ en 2026. Une seule année pèse désormais davantage que toute l’histoire du dispositif réunie.
| Édition | Investissements | Projets | Emplois attendus |
|---|---|---|---|
| 2024 | 15 Md€ | 56 | 10 000 |
| 2025 | 40,8 Md€ | 53 | 13 000 |
| 2026 | 93 Md€ | 71 | 15 600 |
Le contexte rend la performance plus politique qu’économique. C’est le dernier Choose France du second mandat Macron, organisé sous un gouvernement minoritaire, dans une économie où la croissance 2026 est révisée à 0,9 % et la dette à 118,2 % du PIB. Emmanuel Macron a parlé d’une édition « de très loin record » et « historique ».
La lecture honnête impose des bémols. L’économiste Sylvain Bersinger rappelle que ces annonces ne doivent pas masquer un investissement des entreprises déprimé en France et une réindustrialisation qui patine. La liquidation de la gigafactory Carbon quelques jours avant le sommet, et l’abandon en début d’année du projet Fluidstack de 10 Md€ au Bosquel (repris depuis par SoftBank), montrent que l’écart entre l’annonce et le capital réellement engagé peut être immense.
SoftBank, Brookfield, MGX : la bataille des gigawatts d’IA
L’écrasante majorité des 93 Md€ tient à une recomposition rapide du paysage data center français autour de quelques deals géants. Le plus spectaculaire vient du japonais SoftBank, qui s’engage jusqu’à 75 Md€ pour bâtir 5 GW de capacité de calcul IA. La phase 1 ferme porte sur 45 Md€ et 3,1 GW d’ici 2031, sur trois sites des Hauts-de-France : Dunkerque-Loon-Plage, Le Bosquel et Bouchain.
Les partenaires industriels sont français. Schneider Electric fournit les modules d’alimentation préfabriqués depuis une usine robotisée à Dunkerque, EDF apporte l’électricité décarbonée, et la jeune pousse française Sesterce co-pilote le campus du Bosquel. Masayoshi Son a chiffré la valeur système du projet, puces incluses, à 750 Md$, et l’a présenté comme le plus gros investissement européen jamais réalisé dans une infrastructure liée à l’IA.
Trois autres deals structurent ce nouveau socle de calcul. Le canadien Brookfield ajoute 10 Md€ à son enveloppe française (portée à 30 Md€), fléchés vers Escaudain et le campus de 1 GW de sa filiale Data4 à Cambrai. Le fonds émirati MGX, en consortium avec Bpifrance, Mistral AI et Nvidia, annonce un deuxième site (environ 7,5 Md€) qui portera le Campus IA français à 3 GW. Ardian et Verne lancent une usine IA de 500 MW en Île-de-France pour 5 Md€. S’y ajoutent Opcore (Iliad/InfraVia, 4 Md€) à Montereau et Eclairion (2,5 Md€) à Bruyères-le-Châtel.
Salesforce, Databricks, HPE : le SaaS B2B mise sur Paris
Pour les directions commerciales et marketing, c’est sans doute le volet logiciels d’entreprise qui retient le plus l’attention, même s’il pèse peu dans le total. Salesforce annonce 2 milliards de dollars supplémentaires d’ici 2030 et confirme Paris comme premier hub IA du groupe dans l’Union européenne. Au programme : recrutements en cybersécurité et IA agentique, intégration native de Mistral comme modèle local, et déploiement de MuleSoft, Tableau et Informatica sur les clouds souverains S3NS, Scaleway, Cloud Temple et Orange.
L’américain Databricks s’engage sur plus de 300 M$ d’ici 2028, vise 400 collaborateurs en France et promet de former 40 000 personnes aux outils IA sur trois ans. HPE et Nvidia officialisent leur AI Factory Lab de Grenoble : 350 M€ sur cinq ans, 80 ingénieurs et un environnement entièrement européen pour répondre aux exigences de souveraineté. Jensen Huang y voit « the template for sovereign AI ».
Le signal est fort pour les DSI et RSSI grands comptes. Les piles enterprise (Salesforce, HPE/Nvidia, Databricks) sont désormais cataloguées « souveraines » et prêtes à entrer dans les appels d’offres des secteurs régulés : banque, santé, défense, secteur public. À l’inverse, aucune annonce nouvelle côté Microsoft, AWS, Google Cloud, Oracle, SAP ou ServiceNow. AWS s’est contenté de réitérer son plan de 15 Md€ sur trois ans pris début mai. La dynamique 2026 vient donc des financeurs d’infrastructure et des éditeurs SaaS, pas des hyperscalers du cloud.
Fintech, logistique, pharma : la couche B2B « classique »
Au-delà de l’IA, plusieurs annonces touchent directement les écosystèmes commerciaux B2B. Côté fintech, le britannique Revolut ajoute 100 M€ et 200 emplois, avec un nouveau siège Europe de l’Ouest à Paris, son premier marché européen. Checkout.com s’installe aussi à Paris (objectif 200 collaborateurs fin 2026) et fournira l’acquiring local et la passerelle paiement vers 30 pays de l’EEE, un sujet pour les directions e-commerce et finance B2B.
Sur la logistique et le supply chain, quatre annonces forment un paquet cohérent. Amazon confirme 4 nouveaux sites pour plus de 400 M€ et 3 000 emplois permanents. DHL investit environ 160 M€ en 2026-2027 sur l’électrification de sa flotte. InPost (Mondial Relay) engage 500 M€ d’ici 2030 pour automatiser ses centres. Et GXO Logistics signe deux contrats : 60 000 m² automatisés pour Unilever et 80 000 m² pour Action, soit 1 000 emplois d’ici 2027.
L’industrie ajoute une couche B2B nette. L’italien Marcegaglia porte son projet sidérurgique de Fos-sur-Mer à 1,2 Md€, première nouvelle aciérie française en plus de 50 ans, optimisée par IA et alimentée en hydrogène décarboné. En pharma, GSK, Sandoz (biosimilaires à Toulouse), Stallergenes Greer et B. Braun Medical complètent l’offre. Cas à surveiller pour les acheteurs publics : Foxconn investit 120 M€ à Angers avec Bull, nationalisé en mars 2026, et lance avec Thales l’usine de semi-conducteurs TESSALIA en Gironde.
Souveraineté, énergie, gouvernance : les trois lignes de force
Trois thématiques structurent les ventes B2B des prochains trimestres. La souveraineté numérique est la colonne vertébrale : tous les méga-deals data center associent un opérateur français (Schneider, EDF, Sesterce, Iliad, Orange, Scaleway, Bull, Mistral) à un capital étranger. La logique de l’alliance cloud européenne ESTIA, lancée fin 2025 avec Dassault Systèmes, Airbus, Orange, OVHcloud et Deutsche Telekom, irrigue désormais les appels d’offres grands comptes.
L’énergie décarbonée devient un argument de vente vers les investisseurs. L’Élysée met en avant une électricité « compétitive, souveraine et bas-carbone », et Bernard Fontana (EDF) reprend la formule pour le site de Bouchain. Cette promesse répond directement au point le plus sensible des projets d’IA : la facture électrique des centres de calcul.
La gouvernance réglementaire s’accélère enfin. La loi de simplification de la vie économique adoptée le 15 avril 2026, le classement « stratégique » de 150 projets industriels (71 Md€ et 32 000 emplois) et une enveloppe pré-sommet de 1,55 Md€ en quantique et semi-conducteurs raccourcissent les délais. Pour les équipes commerciales, c’est un calendrier de prospection : des permis accélérés débouchent sur des décisions d’achat technologique comprimées sur 2026-2028.
Une attractivité française record mais sous tension
Le baromètre EY 2026, publié le 21 mai, fournit le cadre chiffré. La France conserve sa première place européenne pour la 7e année avec 852 projets d’investissements étrangers en 2025, devant le Royaume-Uni (730) et l’Allemagne (548). Les projets liés à l’IA bondissent de 26 % pour atteindre 53 dossiers, dont 36 % en data centers.
Mais le volume global recule de 17 % sur un an, et seulement 57 % des dirigeants interrogés prévoient d’investir en France dans les 12 mois, un plus bas historique. Marc Lhermitte (EY) le formule sans détour : la France reste la première destination européenne et gagne dans l’IA, la logistique et l’énergie, mais affronte un marché plus contraint dans l’industrie, qui réclame de la visibilité.
Trois freins assombrissent 2026 : l’élection présidentielle de 2027 et son incertitude, les tensions géopolitiques qui pèsent sur l’énergie, et l’abandon de la baisse de la CVAE dans le budget. Florence Naillat (METI) y voit « pas un bon signal » pour les ETI industrielles. La surtaxe sur les groupes de plus de 2 Md€ de chiffre d’affaires reste par ailleurs en place.
Ce qu’il faut retenir pour 2026-2027
Choose France 2026 marque un basculement de modèle. La France ne court plus après l’usine moyenne et l’emploi linéaire : elle parie sur quelques infrastructures de calcul géantes capables de capter la rente IA européenne. Pour les directions commerciales B2B, trois conséquences concrètes se dessinent.
D’abord, un cycle d’investissement IT 2026-2031 vient de se déclencher chez les grands comptes français. La pile souveraine se cristallise (Mistral, Salesforce, HPE/Nvidia, Databricks sur les clouds S3NS, Scaleway, Cloud Temple et Orange), ce qui ouvre des fenêtres d’appels d’offres dans les secteurs régulés. Ensuite, les Hauts-de-France et l’Île-de-France concentrent les futures zones de chantier (Dunkerque, Bouchain, Bosquel, Cambrai, Escaudain, Montereau), des territoires où la demande en services techniques, ingénierie, sécurité, formation et énergie va exploser.
Enfin, le décalage entre l’annonce et le capital réel reste considérable. Les 75 Md€ de SoftBank sont un plafond, l’engagement ferme porte sur 45 Md€, et l’historique 2025 montre qu’environ la moitié des montants annoncés correspond à des projets vraiment nouveaux. Les équipes commerciales ont intérêt à qualifier leurs comptes prospects sur la base de la phase 1 ferme, pas du chiffre de communiqué. Le pari se joue maintenant sur l’exécution, donc sur les plates-formes d’achat des hyperscalers, des opérateurs souverains et des grandes ETI industrielles qui vont sous-traiter les 93 milliards annoncés.